
Le journaliste de l’ombre : quand on écrit la vérité sans signature
♦Mohamed KHARTOUF
Dans un monde qui défend la liberté d’expression et célèbre les personnalités marquantes du paysage médiatique, il existe toute une catégorie de journalistes de l’ombre, ou « journalistes fantômes ».
Ces « nègres » écrivent des articles, enquêtent sur des sujets, formulent des visions et alimentent des plateformes entières d’idées et de mots, sans avoir le droit de signer leurs écrits. Ce sont les travailleurs silencieux des médias, cachés derrière des pseudonymes ou derrière les façades d’institutions qui achètent leurs idées comme des marchandises, sans recevoir d’attention ni de reconnaissance pour leurs propos, Il ne s’agit pas toujours de peur de la censure ou d’un désir personnel de se cacher, comme certains l’imaginent.
Cette disparition forcée est souvent le résultat de contrats de travail inéquitables, d’accords commerciaux qui ne respectent pas les valeurs éthiques de la profession, voire de normes profondément ancrées au sein de certaines institutions qui considèrent les journalistes comme de simples outils de production ou des « poulets dans un cocon », sans besoin de les honorer ni de leur accorder un espace de reconnaissance.
Au Maroc, comme dans d’autres pays arabes, ce type de « production non signée » est répandu sur de nombreux sites d’information, et même dans les pages de certains journaux imprimés qui confient des articles d’opinion à la « rédaction » ou à la « rédaction », même si leurs textes portent souvent le style d’un auteur particulier.
Dans ce système silencieux, le journaliste est privé de l’un des piliers les plus importants de son identité : son nom. Il perd le lien vital qui le lie à son public, est exclu de toute possibilité d’accumulation professionnelle et de reconnaissance symbolique, et se voit parfois contraint de garder le silence sur le vol ou le recyclage sans autorisation de ses idées.
On ne peut parler de journalisme responsable, critique et innovant sans reconnaître l’impact dévastateur de cette marginalisation systématique qui frappe de nombreux jeunes esprits journalistiques, les amenant à s’éroder intérieurement, à perdre leur passion et à se transformer progressivement en machines à écrire sans horizon ni esprit.
L’aspect le plus dangereux de l’absence de signature n’est pas seulement l’injustice professionnelle, mais aussi la rupture du rapport à la responsabilité. Lorsqu’un texte n’est pas lié à son auteur, la responsabilité s’estompe, l’honnêteté se confond avec l’orientation, et la vérité avec la propagande.
Les traits se brouillent et un discours sans auteur se propage, affaiblissant la crédibilité du contenu médiatique dans son ensemble. Ceci explique peut-être la lente érosion de la confiance du public arabe envers les médias, lorsque les lecteurs ne savent pas qui écrit, ils ne font plus confiance à ce qu’ils lisent.
Au-delà de l’utopisme, il ne s’agit pas ici de journalistes refusant d’apparaître par pudeur ou par sécurité. Il s’agit plutôt d’une politique non déclarée qui exclut les auteurs de leur image et monopolise leurs voix au profit d’institutions, d’individus ou d’entités qui ne veulent pas que quiconque se démarque de leurs moules ou « leurs moules en terme marocain ».
Cette politique non seulement nuit aux journalistes, mais vide également les médias de leur vitalité, les transformant en une simple façade technique destinée à reproduire le discours dominant.
Le véritable journalisme repose uniquement sur la présence de l’individu, avec sa voix, son parcours, sa signature, ses peurs, le cas échéant, et son courage si nécessaire.
Empêcher un journaliste de signer son article revient à le condamner à l’isolement professionnel et à le priver du droit de construire son identité et de contribuer à la sensibilisation du public. Cependant, le temps est venu de poser avec audace cette question : qui écrit ? Qui signe ? Qui est exclu ?
Quand retrouverons-nous la reconnaissance de ceux qui ont toujours été là, écrivant ce que nous lisons, mais dont nous ignorons les visages et les noms ?




